de Noor Michel

À Rome, le pouvoir ne va jamais sans mystère. Au sommet de sa colline, le Palais du Quirinal, ancienne résidence des papes et des rois, abrite aujourd’hui le président de la République italienne, Sergia Mattarella. Discret mais influent, celui-ci veille à la stabilité de son pays et souvent, à celle des relations diplomatiques les plus sensibles. C’est dans ce décor solennel, le 26 novembre 2021, qu’a été signé un accord destiné à marquer l’histoire des rapports entre Paris et Rome : Le Traité de coopération renforcée franco-italien dit le Traité du Quirinal. Un traité pensé pour durer, né bien avant d’être signé.
L’idée du traité naît réellement en janvier 2018, lorsque le président français Emmanuel Macron et le chef du gouvernement italien, Paolo Gentiloni, imaginent la nécessité d’un cadre solide pour canaliser une relation naturelle mais trop souvent vulnérables aux vents politiques. Car si Français et Italiens partagent une proximité géographique, culturelle évidente, les années récentes ont montré combien les crises peuvent fragiliser les liens : la gestion du dossier libyen, les désaccords sur les flux migratoires en Méditerranée, les tension autour des ports et de l’accueil des navires humanitaires ont progressivement brouillé le dialogue entre Paris et Rome.
À peine le projet esquissé, l’Italie change brutalement de cap politique. Aux élections de 2018, le pays est gouverné par une coalition inédite entre deux forces antisystème : la Ligue de Matteo Salvini, parti souverainiste de droite dure, et le Mouvement 5 Étoiles de Luigi Di Maio, formation populiste née des réseaux sociaux. Aucun des deux n’a la même vision de l’Europe que le centre réformateur de Paris. Salvini, alors ministre de l’Intérieur, fait de la fermeté migratoire son drapeau, dénonçant l’UE, les ONG et la « faiblesse » de ses partenaires. Di Maio, lui, s’attaque publiquement au gouvernement Macron, qu’il accuse de ne pas assumer sa part de responsabilité dans la crise migratoire. Le ton monte rapidement. Rome et Paris s’affrontent dans les médias, au Parlement européen et jusqu’aux quais méditerranéens. L’affaire de l’Aquarius, ce navire humanitaire refusé dans les ports italiens — cristallise une tension devenue politique, médiatique et presque identitaire. Au-delà du symbole migratoire, ces différends révèlent une fracture plus profonde : deux visions de l’Europe, deux manières de penser la souveraineté et le rôle de l’Union face aux crises. Dans ce climat électrique, le projet de traité, trop ambitieux, retourne dans un tiroir.
Le dossier ne se débloque qu’en février 2021 avec l’arrivée de Mario Draghi à la présidence du Conseil. Ancien patron de la Banque centrale européenne, figure de stabilité et de crédibilité sur la scène continentale, Draghi partage avec Macron une même méthode : celle des feuilles de route, des coopérations institutionnelles solides et des projets pensés pour survivre aux alternances politiques. Les discussions reprennent, cette fois dans un climat apaisé, s’accélèrent et aboutissent quelques mois plus tard à la signature au Quirinal.
Contrairement au Traité de l’Élysée, signé en 1963 par De Gaulle et Adenauer pour refermer les blessures de trois guerres, le Traité du Quirinal ne vient pas effacer un traumatisme. La France et l’Italie ne sont plus adversaires depuis 1940. Il s’agit plutôt de formaliser une proximité évidente, de lui donner une architecture et d’éviter qu’elle ne se dilue au gré des crises, des gouvernements et des émotions.
Car le duo franco italien est singulier. Ni couple fusionnel comme le tandem franco allemand, ni simples voisins, mais plutôt des cousins qui se connaissent depuis longtemps, qui partagent la table, les artistes, les étudiants, parfois des disputes, mais rarement de l’indifférence. Le traité vient graver dans le marbre cette proximité vivante.
Le texte est dense et vivant. Il couvre une douzaine de chapitres : diplomatie, défense, économie, industrie, enseignement, jeunes, coopération frontalière, justice, politique migratoire, culture, espace, transitions écologique et numérique. Son objectif est clair : installer ce que les diplomates appellent un réflexe “franco italien”. En pratique, cela signifie des sommets annuels, des consultations régulières entre ministères, des groupes de travail spécialisés, une feuille de route par secteur et des mécanismes de suivi qui ne dépendent pas
Depuis son entrée en vigueur le 1er février 2023, les résultats sont concrets. Les marines française et italienne s’entraînent ensemble en Méditerranée, des diplomates travaillent dans les ministères de l’autre pays, les banques publiques d’investissement coordonnent leurs actions. Sur le terrain, la coopération judiciaire se renforce, avec notamment la création d’une unité opérationnelle commune contre le narcotrafic et les mouvements migratoires irréguliers dans la zone de Vintimille, permettant une circulation plus rapide de l’information et une action plus coordonnée.
L’économie et la culture suivent la même trajectoire. La France est aujourd’hui le premier investisseur étranger en Italie avec plus de 92 milliards d’euros et plus de 300 000 emplois créés. Inversement, l’Italie représente plus de 100 000 emplois sur le territoire français. Dans l’enseignement supérieur, plus de 20 000 étudiants italiens sont aujourd’hui en France, des dizaines de doubles diplômes existent déjà.
Quatre ans après, le Traité du Quirinal est devenu un instrument stratégique plus qu’un symbole. Il transforme une amitié politique en une structure permanente. Ce n’est plus une photographie diplomatique mais une architecture capable d’accueillir les évolutions de l’Europe, qu’elles soient sécuritaires, industrielles, migratoires ou institutionnelles. Et c’est là l’essentiel. L’Europe du XXIe siècle ne se construira pas seulement dans les hémicycles ou au sein de la Commission mais dans des coopérations bilatérales solides, résilientes, capables de produire des résultats concrets et de survivre aux changements de gouvernements. Le Traité du Quirinal n’est pas une conclusion mais un début.